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Interview de John Dolmayan
pour Hard N'Heavy n°88 (janvier 2003):
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En seulement quatre ans, System Of
A Down est passé du stade de nouveau groupe prometteur à
celui de référence incontournable. A force de travail
acharné et d'obstination créative, le groupe arméno
américain s'est forgé une place de choix au sein de la scène
néo-métal. Steal This Album!, troisième album en date, est
le nouveau chef-d'oeuvre d'une discographie sans faille.
La seule chose qui
a peut-être changé chez les membres de System Of A Down,
c'est leur attitude vis à vis des médias. Autrefois disposés
à passer un temps conséquent avec des journalistes pour
évoquer leur premier album éponyme que l'état du monde, Serj
Tankian (chant), Daron Malakian (guitares), Shavo Odadjian
(basse) et John Dolmayan (batterie) font aujourd'hui la fine
bouche devant la demande toujours croissante dont ils font
l'objet de la part des magazines. Il y a un an, à la sortie
de leur second album, Toxicity, il n'était déjà plus
question d'évoquer la conscience politique d'un groupe qui
se démarquait pourtant du lot par ses réflexions inspirées
et son ouverture d'esprit. Qu'importe après tout, le disque
était un tel aboutissement qu'on pouvait passer des heures à
en discuter la réalisation. Mais, le succès grandissant,
System of a Down refuse bientôt toute promotion pour la
sortie de Steal this Album! Il finit par plier devant la
force de persuasion de Columbia, mais avec un je m'enfoutisme
rigoureux. Témoin en est cette interview avec Shavo qui,
visiblement aussi intéressé par l'entretien que par les
résultats du tiercé de Longchamp qui s'est couru le 8
septembre dernier, nous offre 18 minutes de réponses aussi
variées que "oui", "non" et "c'est comme ça". Alors, on a
bien compris que System of a Down redoutait avant tout une
surexposition qui pourrait lui être fatale, mais de là à
faire preuve d'autant de mauvaise volonté... Finalement,
c'est John qui nous rappellera une semaine après. Avec lui,
au moins, un enthousiasme éclatant. De quoi redonner foi en
une formation dont on n'est pas prêts de pouvoir se passer.
Hard N'Heavy :
On dirait que vous ne souhaitez pas vraiment défendre ce
nouveau disque, très peu de promotion, pas de tournée, une
seule séance de dédicace (à Glendale, en Californie)...Steal
this Album! est pourtant aussi bon que ses prédécesseurs...
John : Ce n'est pas
parce que nous n'aimons pas la presse que nous avons décidé
de ne pas trop promouvoir Steal this Album!, mais parce que
nous voulons lui donner un petit côté "underground". Nous
sommes sur une major, nous avons du succès, mais nous
continuons à nous considérer comme un groupe underground sur
de nombreux aspects. Nous voulions juste éviter la
surmédiatisation et montrer aux gens que nous pouvons sortir
un album de qualité sans le défendre : pas d'interviews, pas
de concerts, juste laisser l'album parler de lui-même.
Hard N'Heavy :
Ce disque doit-il être considéré comme votre troisième
album?
John : tout à fait.
Et nous en sommes très fier. Steal this Album! est une de
nos plus belles réussites, un disque que j'adore. Il me
donne le sourire quand je l'écoute. Il y a plusieurs raisons
à sa sortie. La première, c'est que la plupart des morceaux
nous avaient été volés et circulaient sur Internet. La
seconde, c'est que nous allons partir dans une nouvelle
direction musicale et que nous voulions que tout le monde
sache qu'il y avait un milieu entre là où nous allons et là
d'où nous venons. Nous trouvions important de donner aux
gens une indication sur l'orientation future de System of a
Down. Et puis, c'est parfait que ces morceaux sortent
maintenant parce que le prochain album ne paraîtra que dans
deux ans. L'attente aurait été trop longue.
Hard N'Heavy :
Ces chasons sont-elles toutes issues des sessions de
Toxicity ou certaines y sont-elles antérieures ?
John : La plupart
ont été écrites et enregistrés à l'époque de Toxicity mais
certaines datent des tout débuts du groupe. Par exemple, un
morceau comme "Mr jack" est le mélange de deux autres
chansons dont une avait été écrite avant même que je
rejoigne System Of A Down. C'est dire à quel point elle date
(rires) ! Ce sont essentiellement des morceaux qui n'étaient
pas arrivés à maturité jusqu'à présent. C'est un peu comme
le vin. Il faut le laisser prendre de l'âge avant qu'il
dégage tout son parfum. Parfois, il faut laisser mûrir une
chanson avant de pouvoir l'offrir au public.
Hard N'Heavy :
Aviez-vous enregistré les morceaux issus des chutes de
Toxicity en même temps que l'album?
John : Oui, mais
ils n'avaient été ni mixés ni masterisés. Nous en avons donc
profité pour changer ici une ligne de chant, là une partie
de guitare, parce que, comme je le disais, les morceaux
n'étaient pas encore "prêts". Et, par exemple, "Innervision"
est devenu mon morceau préféré de System Of A Down.
Hard N'Heavy :
Ce qui est étrange, c'est que vous n'ayez pas décidé au
préalable des chansons qui allaient se retrouver sur
Toxicity...
John : Sous doute
manquions nous de recul au moment de l'enregistrement. Mais
j'insiste sur le fait que si ces morceaux ne se sont pas
retrouvés sur notre premier ou deuxième album, ce n'est pas
parce que nous trouvions qu'ils étaient mauvais, mais parce
qu'ils ne correspondaient pas à l'atmosphère que nous
voulions donner à chacun de ces albums. Toxicity aurait
facilement pu compter huit titres de plus mais ils
n'auraient pas collé avec le reste du disque. "Innervision"
est d'ailleurs la dernière chanson que nous avons retiré du
tracklisting de Toxicity parce qu'elle ne trouvait pas sa
place sur l'album et qu'elle l'empêchait de "couler". Nous
écrivons des albums, pas des chansons. Et chaque album a son
concept, son flot. Il est fondamental de conserver une
certaine structure. Si une chanson la déséquilibre, elle ne
peut rester. Nous voulons que les gens écoutent nos disques
du premier au dernier morceau, qu'ils ne ressentent pas le
besoin de zapper à un moment. C'est dans cette optique que
nous construisons nos albums.
Hard N'Heavy :
Vous aviez écrit 33 chansons pour Toxicity. 14 d'entre elles
se sont retrouvées sur l'album et certaines réapparaissent
aujourd'hui sur Steal this Album! Où sont passées les autres
?
John : Nous les
gardons bien au chaud, sans doute pour des faces B de
prochains singles.
Hard N'Heavy :
La réalisation de Steal this Album! vous a-t-elle permis de
poser un nouveau regard sur Toxicity?
John : Pas
réellement. Je suis aujourd'hui aussi fier de Toxicity que
je l'étais le jour où il a été achevé. Bien sûr, comme
toujours, je me dis que j'aurais pu faire des parties de
batterie différentes mais, en ce qui concerne le choix des
morceaux, je n'ai aucun regret. J'en suis pleinement
satisfait.
Hard N'Heavy :
Savez-vous comment les morceaux de Steal this Album! se sont
retrouvés sur Internet?
John : Pendant
l'enregistrement de Toxicity, nous avions parfois besoin de
réécouter des choses chez nous et nous gravions des CDs que
nous détruisions nous-mêmes après. Nous avions vraiment fait
très attention à ce que les chansons ne se retrouvent pas
dans la nature. Toujours est-il que les enregistrements ont
quand même fini par sortir du studio, sans doute par le
biais d'un technicien ou d'un responsable de la maison de
disques. Quand ils font ça, les gens ne pensent pas à mal.
Mais ils sont tellement excités d'avoir les bandes qu'ils ne
peuvent s'empêcher de s'en vanter auprès de leurs amis :
"Hé, j'ai le nouveau System Of A Down, les trente chansons
!". Et quand ton pote te dit : "Tu peux m'en faire une copie
? Je te promets de la garder pour moi", on dit "d'accord".
Le problème, c'est que tout le monde fait confiance à une
personne et, à l'arrivée, ce sont des dizaines qui sont en
possession des démos. Il suffit que parmi elles un con mette
les chansons sur Internet et c'est fini.
Hard N'Heavy :
Pourquoi alors avoir décidé de demander aux gens de "voler
cet album" ?
John : Nous avons
décidé d'appeler cet album Steal this Album! pour se moquer
de ceux qui pensaient l'avoir récupéré sur Internet. En
réalité, personne ne l'avait puisque nous n'avions pas
achevé l'écriture des morceaux. Et tant que nous n'avons pas
décidé qu'il est fini, un titre ne vaut rien. C'est comme
voler une toile chez un peintre. Tant qu'il ne l'a pas
exposé, comment savoir s'il ne va pas rajouter une touche de
couleur ici ou là ? La pochette, ou plutôt l'absence de
pochette, est aussi ironique. Ça ressemble à un vulgaire CD
gravé et ça signifie : "vous nous avez déjà volé la musique,
vous n'avez pas besoin de pochette." C'est une sorte de
plaisanterie qui renvoie à l'idée que seule la musique est
importante.
Hard N'Heavy :
Malgré tout, vous avez chacun fait un dessin pour illustrer
la rondelle de l'album...
John : Nous
collectionnons quasiment tous des comics, des figurines ou
des trucs de ce genre et nous trouvions sympa que nos fans
aient eux aussi quelque chose à collectionner. Il n'existe
que 50 000 exemplaires de ces rondelles illustrées et quand
on sait combien nous vendons dans le monde, ça ne fait
vraiment pas beaucoup : à peine 200 000 éditions limitées au
total. Elles vont rapidement devenir des objets rares et
nous nous sommes dit que ça pourrait rapprocher nos fans, en
les poussant à faire des échanges, à essayer de trouver
l'édition qu'ils n'ont pas. Et puis, c'est tout simplement
cool de collectionner. J'adore ça moi-même. Il y a quelques
années, nous avions sorti une édition du premier album
limitée à 500 copies. Elle est absolument introuvable
aujourd'hui. Heureusement que j'en ai gardé 40 exemplaires
chez moi (rires) !
Hard N'Heavy :
Si tu devais acheter ce disque, quelle pochette
choisirais-tu ?
John : La mienne.
Je les trouve vraiment toutes sympas, mais je suis moi.
J'achèterai donc la mienne.
Hard N'Heavy :
La tienne représente une tête de mort, celle de Shavo un
labyrinthe rouge sang, celle de Serj un texte en spirale et
celle de Daron est ouvertement sexuelle. Penses-tu que
chaque dessin vous reflète bien ?
John : Oui, je
crois. Elles sont un bon miroir de nos personnalités. Par
exemple, le mien est sombre parce que j'étais dans une phase
de déprime. Ma tante venait de mourir et je me sentais
vraiment mal. Ce dessin me rappellera à jamais ce passage de
ma vie. Il a été un exutoire.
Hard N'Heavy :
Les groupes réellement originaux ne connaissent généralement
pas un grand succès commercial. Vous sentez-vous chanceux
d'être populaires tout en étant restés intransigeants ?
John : Quelque
part, oui. Parce que même si nous travaillons dur, nous ne
nous attendions pas à vendre autant d'albums et à avoir
autant de succès. Personne ne pouvait prévoir un tel
engouement.
Hard N'Heavy :
Du fait de votre statut privilégie, vous sentez-vous
investis de la mission d'élever le niveau de la scène en
imposant de nouveaux standards ?
John : Pas
vraiment. La seule mission que nous connaissons, c'est de
nous surpasser à chaque fois, à chaque album. Avoir une
carrière où la qualité de chaque nouveau disque dépasse
celle du précédent. Et surtout ne pas se retrouver à faire
des choses parce qu'il le faut ou parce que nous le "devons"
à nos fans. Le seul rôle qui nous incombe, c'est de porter
notre art à son apogée. Si nous venions à nous rendre compte
que nous stagnons, nous déciderions tous de faire autre
chose. Mieux vaux faire ce qu'il te plait qu'être soi-disant
le "plus grand groupe". Tool n'est pas le plus grand groupe
du monde en termes de ventes, mais ça reste une formation
incroyable.
Hard N'Heavy :
Récemment, en Angleterre, les lecteurs de Metal Hammer et
Classic Rock ont répondu à une grande enquête sur les
meilleurs disques de tous les temps. Quelle fut votre
réaction en constatant que Toxicity arrivait en troisième
position, derrière Appetite for Destruction de Guns N'Roses
et IV de Led Zeppelin et devant Master of Puppets de
Metallica et Nevermind de Nirvana ?
John : Ce fut
incroyable ! Nous n'aurions jamais pensé nous retrouver là.
Mais si tu veux mon avis, Led Zeppelin devrait être devant
Guns N'Roses. Les Guns n'ont pas autant apporté à la musique
que Led Zeppelin. Pour moi, ces gars sont des dieux. Mais
ils ne sont pas les seuls. Les Stones et Black Sabbath
mériteraient également d'être devant nous.
Hard N'Heavy :
Travaillez-vous sur quelque chose de particulier en ce
moment ?
John : Je viens de
mettre au mur de ma chambre quelques peintures et je crois
que je vais me contenter de les regarder pendant encore
quelques semaines (rires). A part ça, je viens d'enregistrer
trois chansons pour le nouvel album de Killing Joke qui
paraîtra en 2003. Danny Carey de Tool en a aussi enregistré
trois, ainsi que Dave Grohl des Foo Fighters. Ce sera un
album avec des batteurs invités. Et je suis ouvert à toute
autre proposition. Si je trouve la musique intéressante, je
le ferai.
Hard N'Heavy :
Et concernant System Of A Down ?
John : Nous devons
toujours travailler sur un DVD live mais, pour le moment,
nous sommes davantage excités par l'idée de nous investir
dans d'autres choses. Plus nous nous impliquerons en dehors
de System of a Down et plus nous pourrons apporter à System
Of A Down. Je suis fier de ce que mon groupe fait et je suis
content de voir partir les autres dans de nouvelles
directions parce que je sais qu'au final, ce sera bénéfique
pour tout le monde. Et même si chacun prête attention aux
projets des autres, nous ne sommes pas là à nous épier
constamment. Nous voulons vraiment que chacun ait son espace
de liberté artistique.
Hard N'Heavy :
Pourrais-tu nous en dire plus sur le projet Axis of Justice
?
John : C'est
surtout le truc de Serj, mais voilà ce qu'en j'en sais :
c'est quelque chose qui a été lancé sur l'Ozzfest l'an
passé. Sur les stands d'Axis of Justice, tu peux trouver des
informations sur tout ce qui se passe dans le monde et qui
nous touche, que ce soit au niveau émotionnel ou
environnemental. Je pense que c'est important de prendre
conscience de ce qui se passe autour de nous et de faire
quelque chose pour que cela change de façon positive. C'est
facile de dire "je n'aime pas ci, je n'aime pas ça". C'est
beaucoup plus dur de se bouger le cul et de vraiment faire
quelque chose pour lutter contre. C'est intéressant de voir
que certains abandonnent leur vie pour ça. Nous leur devons
beaucoup, mais nous ne le savons pas encore.
Hard N'Heavy :
Comment réagissez-vous lorsque certains s'insurgent contre
vos positions, et surtout celles de Serj, sur la politique
de George W. Bush ?
John : On nous dit
souvent que nous ne sommes pas de bons Américains parce que
nous "profitons" du système américain tout en le condamnant.
J'aime vivre aux Etats-Unis et je considère que c'est mon
droit, en tant que citoyen, d'exprimer mes idées. Et si
certains n'aiment pas ça, tant pis pour eux.
--Interview réalisée
par Sophie Hervier et Isabelle Cardin.
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