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 Interview

  Interview de System Of A Down le 02 octobre 2001 pour Rock Sound n°96:


RockSound : Depuis combien de temps êtes-vous en tournée avec "The Pledge Of Allegiance" ?

Daron : On a commencé cette tournée il y a deux semaines. L'idée de dates communes avec Slipknot traîne depuis quelques temps. Cela n'avait jamais pu se faire pour des questions d'emplois du temps. On n'y pensait plus quand notre management a remis l'idée sur la table.

RockSound : Slipknot fait-il partie des groupes de métal que vous appréciez musicalement ?

Daron : Ce sont de chouettes types. On les apprécie pour ce qu'ils sont.

RockSound : System Of A Down semble délibérément se placer en marge du courant métal actuel.

Daron : Notre musique nous place en marge qu'importe les groupes que nous côtoyons. On n'a pas à se forcer. Le premier disque a eu du succès mais pas au même titre que ceux qui vendent des millions sur la foi d'un single. Nous n'avons pas eu de titres diffusés à la télé ou à la radio. Lorsque notre premier album est sorti, l'intérêt autour de la musique heavy n'était pas si fort. Notre réputation est redevable au bouche à oreille.

RockSound : Comment expliquez-vous justement le retour en force de la musique heavy aux États-Unis ?

Daron : Tout fonctionne de manière cyclique. Les 90's ont vu le retour des 70's. Aujourd'hui en l'an 2000, c'est au tour des 80's, une époque où le heavy-metal était énorme. Cela ne durera pas. Beaucoup trop de groupes profitent de la tendance en copiant ce que font les autres. Si certains essaient de sortir du lot, cela apportera un nouveau souffle au genre. Mais si les groupes poursuivent comme ils le font actuellement, on court à l'hécatombe.

RockSound : L'aspect brut de "Toxicity" tranche par rapport aux productions actuelles. Ce fut un choix délibéré de votre part ?

Daron : On n'aime pas utiliser trop de gadgets. Peut-être qu'on le fera plus tard, mais là, on recherchait un son proche du live, sans effets sur le chant ou la batterie. On utilise le même matériel en concert qu'en studio. On a un chanteur qui est capable de chanter. Pas besoin de trafiquer sa voix. On ne veut pas non plus que notre batterie sonne comme une machine à écrire.

RockSound : Sur scène, votre approche est également plus directe. La musique prime avant tout. Fini le maquillage de la tournée précédente ?

Daron : On est déjà passés par cette étape. Aujourd'hui, beaucoup de groupes s'amusent à se maquiller ou à paraître extravagants. Dès qu'un élément devient populaire, on a tendance à le rejeter. Si on se rend compte que l'on fait quelque chose que tous les autres se mettent à faire, on s'en privera. On ne veut pas se reposer sur nos acquis. Il est important de se remettre en question. Maintenant, qui sait si un jour on ne reviendra pas maquillés!? On aime se démarquer.

RockSound : Sur le premier album, vous êtes apparu aux yeux du public comme un groupe engagé. Avec "Toxicity", on se rend compte que ce n'est qu'une seule de vos facettes.

Daron : On nous prend pour un groupe politique tout simplement parce que dans nos interviews on nous pose énormément de questions sur la politique. Mais si tu écoutes bien notre disque, il y a seulement trois morceaux engagés sur les quatorze enregistrés. Nous ne sommes pas un groupe unidimensionnel. Nous sommes versatiles autant musicalement qu'au niveau des textes. Si l'on nous étiquette heavy-metal par exemple, ce serait vraiment réducteur. Il y a tellement d'autres styles qui nous influencent.

RockSound : Vous êtes d'accord si je vous dis qu'aujourd'hui vous êtes plus proches de Faith No More et Jane's Addiction que Rage Against The Machine ?

Daron : Oui, même si j'adore Rage.

Shavo : À l'instar de Jane's Addiction, on est avant tout intéressés par l'art. On suit nos envies.

Daron : On n'est même pas réunis par les mêmes opinions politiques. Il y a très peu de points sur lesquels nous sommes d'accord. On se bagarre souvent.

RockSound : Vous avez hérité cette étiquette de militants de par votre attitude de groupe concerné qui n'est pas si courante aujourd'hui.

Shavo : C'est vrai qu'au début, on s'arrêtait au milieu des morceaux pour commenter nos points de vue. On parlait plus de politique pour se démarquer. On a fini par moins le faire. On a besoin de changer de show et ne pas refaire le même jour après jour. On préférera se séparer plutôt que de devenir ringards et has been.

Daron : On devrait splitter dès maintenant. Comme ça on accéderait au statut de groupe culte.

RockSound : Que vont devenir les 19 chansons qui n'ont pas été utilisées pour le disque ?

Daron : Elles sortiront sous différents formats. Certaines apparaîtront peut-être sur des B.O. de films ou sur des singles. On en gardera sûrement pour le prochain album. Parmi ces inédits, il y en a auxquels on tient vraiment. Mais on ne voulait pas d'un album de plus de 45 minutes. Tout simplement parce qu'on n'a pas nous-mêmes assez de concentration pour écouter un disque au-delà de cette durée.

Shavo : On conçoit nos shows de la même manière. On nous offre une heure dix de set sur cette tournée et on ne joue pas plus de 55 minutes. Cela ne laisse pas le temps à la foule de penser à autre chose ou de partir s'acheter à boire au risque de louper un ou deux morceaux tant ils sont parfois courts. On veut conserver toute l'attention du public.

Daron : Pour le disque, c'est la même chose. Tu loupes un morceau et tu manques une partie de l'album. Vu que "Toxicity" ne dure que 45 minutes, chaque chanson prend plus d'ampleur.

Shavo : Ado, les disques que l'on achetait ne duraient pas 75 minutes. Pour que le vinyle ou la cassette soit de bonne qualité sonore, il ne fallait pas qu'ils dépassent une certaine durée. Le CD a tout bouleversé. Les groupes préfèrent aujourd'hui mettre le maximum de morceaux, même si cela implique rajouter cinq titres de qualité inférieure.

RockSound : Vous avez des chansons vraiment décalées et second degré comme "Bounce" et "Psycho" qui parlent ouvertement de sexe. C'est justement pour exposer votre versatilité ?

Daron : Ce sont des thèmes qui existent dans nos vies comme le fun, la joie, la tristesse, la violence. On ne choisit pas d'exposer une seule facette de nos personnages. S'il n'y avait pas d'obscurité, il n'y aurait pas de lumière. On écrit sur tout ce qui nous passe par la tête. Pourquoi pas un jour composer sur les interviews. Il n'y a pas de limite. On pourrait théoriquement parler de la poignée de la porte.

RockSound : Daron, tu es un énorme fan de porno ?

Daron : Nous le sommes tous, mais je dois avoir la plus grosse collection de films. J'en ai des milliers. Je pourrais ouvrir un vidéo club avec rien que des films X des 70's et du début des 80's. La musique y est bien, la réalisation bien mieux qu'aujourd'hui, ainsi que le jeu des acteurs et en plus tu n'as pas de faux seins. Le silicone n'avait pas encore fait ses ravages.

RockSound : Et d'où te vient ton obsession pour Charles Manson ?

Daron : Le mot fascination est un peu fort. Je suis intéressé et d'accord avec beaucoup de ses propos. Je suis évidemment contre le meurtre, bien que je ne crois pas qu'il ait tué quelqu'un. Ce n'est pas l'aspect serial killer qui m'intrigue mais plus ses propos. J'ai une quantité de CDs et de vidéos de ses interviews. Certains points qu'il aborde sont extrêmement intéressants. Je me passionne pour lui tout comme je m'intéresse à Gandhi par exemple. On ne sait plus exactement ce qu'a fait Manson. Si je te montrais Martin Luther King toute ta vie comme quelqu'un de pervers et de maléfique, qu'importe ses paroles, tu le prendrais pour une personne maléfique. C'est la même chose avec Manson. Tout notre vie, on nous dit qu'il était le mal incarné. Il y a une autre face de lui qui n'est pas en rapport avec la mort et le mal mais avec le monde et la vie. C'est le thème du morceau "ATWA" sur "Toxicity". J'aime l'honnêteté et Manson en a. J'ai un grand respect pour ce type qui est en prison depuis 30 ans sans avoir tué personne. Même la loi dit qu'il faut le libérer.

RockSound : Le show de Los Angeles était-il important pour vous, étant votre premier concert dans la ville depuis l'incident KROQ (S.O.A.D. devait donner un concert gratuit mais la police de L.A. l'a interdit) ?

Daron : Le show KROQ a été un grand malentendu. Sur le moment, beaucoup de fans ont pensé que nous ne voulions plus jouer avant de se rendre compte que les flics nous bloquaient l'accès à la scène.

Shavo : Je crois que la plupart des casseurs n'étaient pas nos fans. C'était un concert gratuit à Hollywood. Il y avait 10 000 personnes. Parmi elles, beaucoup étaient juste des curieux. L'amoncellement de gens a fait peur à la police. Au début, il n'était censé y avoir que 4 000 personnes. Le surplus comportait des fouteurs de merde qui attendaient l'occasion de mettre le chaos. À Los Angeles, je crois que nous avons la police la moins bien préparée pour contrôler les émeutes. Elle ne sait pas comment réagir. La seule chose qu'elle est capable de faire c'est frapper. La violence est la seule réponse. Si elle nous avait autorisés à jouer deux ou trois morceaux, rien ne se serait passé de la sorte.

RockSound : La chanson "Deer Dance" était dédiée au Los Angeles Police Department ?

Daron : Les paroles ont été écrites après la Convention Démocrate à Los Angeles en 2000. Il y a eu une émeute lors du concert gratuit de R.A.T.M. J'écris des textes avec des images dans la tête. Et j'avais celle de la police bousculant des gamins innocents. Pas seulement ici mais dans d'autres pays. Serj était à la convention et s'est retrouvé avec la foule face aux flics tirant des balles en caoutchouc et balançant des bombes lacrymogènes. Souvent, l'agression est due à la police. À Hollywood, si on avait joué, rien ne se serait passé. Nos fans savent se conduire correctement et auraient stoppé les parasites.

Shavo : Au lieu d'évacuer tout le monde tranquillement, la police s'est mise à bousculer en donnant des ordres. Il y a une manière de faire. Nous ne sommes pas des bêtes. Pour Rodney King, cela a été la même chose.

RockSound : Le nom de la tournée "Pledge Of Allegiance" (Prestation de Serment ou Témoignage d'Allégeance) a dû changer de sens depuis les événements du 11 Septembre ?

Daron : L'idée du nom a été trouvée par notre management il y a huit mois. Il avait un aspect ironique. Aujourd'hui, le contexte n'est plus le même. Les attentats sont horribles. Les responsables doivent être arrêtés. Ces types sont des criminels mais l'Amérique est en partie fautive de par ses actions à l'étranger. Et ça, les infos n'en parlent pas. Ce n'est pas en regardant la télé que tu seras bien informé. Les médias font de la propagande. Il faut se souvenir que Hitler a été le premier à utiliser la radio et la télé pour sa propagande. Tous les pays font de même aujourd'hui. Le gouvernement ne montre que ce qu'il veut bien te montrer et te fait détester ceux qu'il veut que tu détestes. CNN ressemble à un putain de soap opera

Shavo : Dès les attaques, le plus risible était les titres : America On Alert, America Under Attack. Le 11 Septembre, toutes les chaînes avaient le même titre jusqu'à ce que l'une d'entre elles le déposent. J'ai regardé CNN hier et pour son émission, le logo était une des tours en train d'exploser sur fond de drapeau américain avec un avion. C'est atroce. Ils censurent des films montrant les Twin Towers, ils obligent des artistes à transformer leurs textes et leurs titres d'albums. et eux diffusent de tels logos en passant en boucle les images des tours en train de s'écrouler. Les médias puent ! Ils ne cessent de nous dire à quel point ce qui arrive est horrible mais eux sont heureux. Leurs affaires n'ont jamais aussi bien marché. L'économie s'écroule, sauf les secteurs des médias et des ventes d'armes.

Serj : L'ambiance est étrange ici depuis le 11 Septembre. Ce n'est plus histoire d'être arabe ou musulman. Si tu n'es pas blanc, on te regarde autrement. Les médias en sont responsables. Cinq jours après l'attentat, ils montrent à des millions de gens de quelle manière les terroristes s'y sont pris pour détourner les avions. Ils ont eu telle arme, à cette minute ils étaient à tel endroit, ont tué telle personne. On n'a pas besoin de nous montrer tous ses éléments. On sait ce qui s'est passé. Et l'expliquer de telle manière le détourne en exemple pour tous ceux qui haïssent les américains et vivent sur le sol américain.

Daron : On ne voit que de la haine envers l'Islam. Nous sommes arméniens. On vient d'Europe de l'Est. On est au milieu. On n'est ni blancs, ni arabes. On voit les blancs d'ici en colère contre tous les Arabes mais pourquoi n'étaient-ils pas en colère contre les blancs lorsque Timothy McVeigh a fait sauter Oklahoma City ? Tout comme cela ne voulait pas dire que chacun blanc voulait faire sauter un immeuble, cela ne veut pas dire que tous les Arabes sont anti-américains. Cette histoire est à prendre avec précaution. Bien sûr que cet attentat est horrible, c'est le pire qu'ait connu l'Occident mais il faut faire attention à ce que tu dis car trois, quatre millions de personnes vont avaler tous tes mots et ne faire aucune distinction. Sur les plateaux télé, ils amènent les spécialistes du terrorisme tous prêts à écrire un livre. Où étaient-ils tous lorsque les immeubles ont sauté ??? Les seuls spécialistes en terrorisme sont les terroristes eux-mêmes.

RockSound : Crois-tu que c'est le moment pour les groupes de promouvoir un message de paix ?

Daron : On s'active contre les injustices. Jusqu'ici on en voyait énormément dans les autres pays. Aujourd'hui, elles sont aux États-Unis et nous en sommes victimes. Cet attentat change toutes les données. Je sens que l'on peut offrir à une jeune génération une direction plus positive. Le conseil que l'on donnerait, c'est de ne pas regarder autant la télévision. C'est comme un virus qui t'attaque le cerveau et t'empêche de résonner. Si tu regardes la télé, ne crois pas tout ce que l'on y dit.

Shavo : La seule raison pour laquelle je regarde la télé, c'est pour être diverti. Je regarde tout, les vieilles séries, les nouvelles, les jeux, les dessins animés. Mais c'est du divertissement. On n'essaie pas d'apprendre avec la télé.

Daron : Même les chaînes historiques ne montrent que leur version de l'histoire. On ne voit que Hitler et la seconde guerre mondiale et comment les Américains sont venus sauver le monde.

(Shavo se fige soudain lorsqu'un avion rase l'hôtel)

Shavo : Voilà, regarde ce que la télé m'a fait. Cet avion est arrivé et je viens d'être victime de paranoïa. Cela ne m'arrive jamais d'habitude.

RockSound : Vous vous êtes battus pour la reconnaissance du génocide arménien. Quels résultats on eu vos actions ?

Daron : Beaucoup d'Américains pensent que l'Arménie est située quelque part au Moyen Orient. À l'école, on ne leur en parle pas car le génocide des Arméniens par les Turcs n'a jamais été reconnu par le gouvernement US. Ce n'est pas facile tous les jours de se présenter comme quatre Arméniens. On sait cependant que nos propos ont permis à des gens de comprendre nos origines. Nous ne sommes pas des profs mais c'est cool de se rendre compte que l'on a le pouvoir de parler et d'instruire des générations futures. Peut-être que dans vingt ans quelqu'un reconnaîtra le génocide arménien. Mais d'ici là, il sera vieux d'une centaine d'années. C'est une bataille qu'il faut mener. Des pays comme la France l'ont reconnu. Mais les États-Unis sont en cheville avec les Turcs. C'est une histoire de pouvoir.

Shavo : En ce moment, il y a d'autres combats à mener. Il faut laisser le passé de coté pour se concentrer sur le présent. Le concert de New York sera important. Tous les bénéfices iront aux familles des victimes. Ce qui s'est passé aux États-Unis pourrait se passer n'importe où ailleurs.

RockSound : Pensez-vous que le fait que vous soyez tous arméniens vous a soudés face aux épreuves ?

Daron : Nos origines arméniennes ont tissé des liens très forts entre nous. Nous sommes comme une famille. On se bagarre beaucoup mais que quelqu'un s'en prenne à l'un d'entre nous et c'est tout le groupe qu'il aura sur le dos. Être arménien signifie une certaine éducation. Trois d'entre nous ont été à la même école. Nous avons des racines culturelles qui nous ont faits tel que nous sommes aujourd'hui. Mais on ne peut réduire S.O.A.D. à un groupe d'Arméniens. Cela ne veut rien dire. En même temps, nos origines ont durci notre parcours. Les gens ne savaient pas comment nous marketer auprès des gamins blancs. On ne nous prenait pas sérieusement. En y croyant, on a fini par toucher autant de personnes à Paris qu'au Texas. Qu'importe ta couleur, si ton art est fort, les gens l'apprécieront. La musique n'a pas de langue ni de nationalité. Même quand l'Amérique était raciste, les gosses des blancs écoutaient du blues, la musique des noirs, jusqu'à ce qu'Elvis se l'approprie pour créer le rock'n'roll.

RockSound : À quand votre venue en Europe ?

John : On espère venir en novembre. Tout dépendra de la situation mondiale. On ne veut pas risquer notre vie. Si l'Amérique entre en guerre, on repoussera notre venue pour rester en familles. Je suis sûr que nos fans le comprendront. On ne sait pas ce que nous réserve l'avenir.

--Intervie
w réalisée par Olivier Portnoi.
 

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